L’avenir du capitalisme et de la croissance économique constitue une desinterrogations récurrentes dans la pensée économique, même si les diverses théories nemobilisent pas les mêmes principes ou les mêmes concepts. Malthus (1798) montre que lacroissance est limitée en raison de la loi de la population1. Ricardo (1817) revient sur lesconséquences de la loi des rendements décroissants dans l’agriculture. L’économiedéboucherait ainsi sur un état stationnaire, c'est-à-dire une croissance nulle2. Marx (1867)attribue la limitation de la croissance à la baisse tendancielle du taux de profit et voit d’unassez bon œil l’avènement d’un successeur au mode de production capitaliste reposant sur desprincipes injustes. Mill (1873) s’interroge sur les fins et la destinée de l’humanité : « J’avoueque je ne suis pas enchanté de l’idéal de vie que nous présentent ceux qui croient que l’étatnormal de l’homme est de lutter sans fin pour se tirer d’affaire, que cette mêlée où l’on sefoule aux pieds, où l’on se coudoie, où l’on s’écrase, où l’on se marche sur les talons, et quiest le type de la société actuelle, soit la destinée la plus désirable pour l’humanité, au lieud’être simplement une des phases désagréables du progrès industriel... le meilleur état pourla nature humaine est celui dans lequel personne n’est riche, personne n’aspire à devenir plusriche et ne craint d’être renversé en arrière par les efforts que font les autres pour seprécipiter en avant » (J. S. Mill, cité par H. Denis, p 467). Plus pessimiste, Schumpeter(1942) verra la fin du capitalisme et donc de l’accumulation dans la disparition de sa forcemotrice : l’entrepreneur. L’autrichien n’évoque pas les limites économiques (rendementdécroissant, baisse du profit...) mais davantage les valeurs, la culture qui entraînent un déclinde « l’esprit d’entreprise », une rationalisation qui l’inhibe (Dannequin, 2007). Bien queparfois présenté comme un chercheur scrutant la réalité de sa tour d’ivoire, Schumpeterdéplore cette fin, mais ne pense pas qu’une quelconque action de l’Etat par exemple puisse ychanger grand-chose. Enfin, le rapport Meadows du Club de Rome (1972) associe lalimitation de la croissance à l’explosion démographique, la pollution et l’épuisement desressources naturelles (Diemer, 2005). A côté de ces débats théoriques, d’autres voix se sont fait entendre, des voix qui finalementévoquent des arguments constatant la matérialité du capitalisme. En effet, ce dernier mobiliseet utilise du capital naturel. Récemment, cette matérialité et ses limites trouvent leur mesuredans un indicateur tel que l’empreinte écologique. L’idée qui préside à la construction de cetindicateur est la suivante : « les activités humaines de production et de consommation utilisentdes ressources naturelles dont certaines sont non renouvelables (le pétrole et le gaz naturel,les stocks de minéraux fossiles), alors que d’autres sont dites « renouvelables », au sens oùelles peuvent se reproduire ou se régénérer sans intervention humaine : sols, forêts, eau,atmosphère, climat, espèces vivantes en reproduction naturelle (poissons...). C’estuniquement à ces dernières que s’intéresse la notion d’empreinte écologique, parce que,selon ses promoteurs, ce sont elles qui posent les problèmes les plus graves à terme »(Gadrey, Jany-Catrice, 2005, p. 69-70). La question de l’épuisement énergétique apparaît dèsla seconde moitié du XIXème avec la figure de Stanley Jevons évoquant « la question ducharbon ». A la fin du XXème, les travaux de Nicholas Georgescù-Roegen (1979) constituaientun des points nodaux de cette question : la finitude des énergies fondant le modèle productifactuel, pétrole, gaz, nucléaire. Aujourd’hui, il nous semble possible d’élargir les interrogations sur la durabilité ducapitalisme industriel en évoquant la question de sa dématérialisation. En effet, depuis 30 ans,se sont succédés divers travaux mettant en avant ce processus ou bien encore réclamant sondéveloppement3. Le capitalisme reposerait de moins en moins sur un support matériel maisdavantage sur les services, la connaissance et l’information (Sommet de Lisbonne). Sansparler d’exhaustivité, citons la société postindustrielle, l’économie de l’information, lecapitalisme informationnel, l’économie de la connaissance, l’économie des services, lecapitalisme cognitif, le capitalisme technoscientique... Le capitalisme se pérenniserait doncpar un moteur de son mouvement plus immatériel en reposant sur une économie d’énergie, dematières premières et sur la croissance des services. D’ailleurs, les deux dimensions sontmises en relation : la hausse des services et de l’immatériel reposerait sur une économie dematière, sur une consommation énergétique plus faible. On peut néanmoins s’interroger : lecapitalisme dématérialisé constitue-t-il un successeur viable au capitalisme industriel ? Lesactivités de services permettent-elles de stimuler une dynamique de passage vers undéveloppement durable ? Nous nous proposons de répondre à ces deux questions de la manière suivante. Dansun premier temps, nous reviendrons sur ce qui constitue aujourd’hui l’émergence et ledéveloppement de l’économie servicielle. Longtemps opposé à la sphère industrielle (secteurtertiaire vs secteurs primaire et secondaire), l’économie des services et l’économie de laconnaissance constitueraient aujourd’hui les bases d’un nouveau mode productif, lecapitalisme dématérialisé. Nous analyserons la pertinence de ce nouveau concept à la lueurdes faits et des débats contemporains. Dans un second temps, nous examinerons, à partir dedeux approches du développement durable, l’écologie industrielle et l’écologie politique, lesréponses que peut apporter le capitalisme dématérialisé aux défis environnementaux.
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